Tunisie : quels enseignements des événements de Bizerte ?

Ce qui s’est passé tout au long de la semaine écoulée dans la région de Bizerte est, nous semble-t-il, assez grave pour que l’on n’en parle pas. La population (et assurément les autorités) avaient de vagues soupçons de l’existence d’effectifs dormants de ce qu’il est convenu d’appeler « mouvance salafiste jihadiste ».

N’ayant pas eu de raisons valables pour mener des actions spectaculaires, ces effectifs avaient le don de se fondre dans le décor et de s’intégrer ingénieusement dans la vie de la cité, non sans imposer aux citoyens un avant-goût de leur pouvoir par des démonstrations sporadiques sans réelles conséquences dramatiques.
Un premier palier a été atteint, depuis mardi 14 août, avec cette « opération » de Menzel Bourguiba, menée pour empêcher la présentation d’un one man show jugé « sacrilège et blasphématoire » par un imam qui a réussi à mobiliser des troupes et à « imposer ses vues » après que les autorités locales, certainement instruites, eurent annulé la manifestation pour officiellement « éviter des incidents potentiels ». Au grand dam, faut-il le rappeler des intellectuels, créateurs artistiques ou simples amateurs de théâtre, tenants d’une thèse aujourd’hui apparemment illusoire de liberté d’expression et de création. Il n’y a pas eu, lors de cette opération, qu’une « toute relative démonstration de force », faite d’un « forcing pacifique » mais menaçant avec notamment une judicieuse occupation des lieux et un encerclement de la scène. Les assiégeants ont fait prévaloir « leur liberté de prier où bon leur semble », se foutant comme d’une guigne des protestations des « représentants de la société civile ». Toutes ces péripéties s’étaient déroulées sous le regard débonnaire et mou de quelques représentants de l’ordre, sommés de ne point intervenir.
Un nouveau palier a été atteint, deux jours plus tard, à Bizertelors de la clôture du festival de soutien à la cause palestinienne et de la journée internationale d’ « El Aqsa ». La ligue tunisienne de la Tolérance avait pour l’occasion invité le « Mandela » libanais, druze et peut-être chiite, Mounir Al Kountar. Il est bien peu probable que la présence du doyen des prisonniers des geôles sionistes ou ses croyances religieuses aient à elles seules provoqué l’ire agressive de quelques deux cents personnes cagoulées, armées de gourdins, de barres métalliques, de sabres…qui ont déferlé sur la maison des jeunes où a lieu la manifestation, détruisant biens et équipements, mais plus grave, attentant à l’intégrité physique des organisateurs. Le sang, ce soir-là, a bien coulé. En l’absence remarquable, cette fois, du moindre service de sécurité. Le porte-parole du gouvernement a, à cet égard, éberlué tout son monde en déclarant sans sourciller que « si les incidents ont dégénéré, c’était à cause d’une mauvaise appréciation de la situation. » Diable ! Si j’ose dire. Voilà qui n’est pas pour rassurer le simple citoyen quant au professionnalisme de ceux qui ont en charge de veiller sur sa sécurité et celle des siens. En fait, c’est une heure plus tard que les forces de l’ordre sont intervenues. « Après que les assaillants eurent terminé leur tâche ! » dira, amer, un organisateur.
Soyons toutefois honnête en reconnaissant le laxisme des autorités envers ces fauteurs de trouble. Elles se montrent a contrario,toujours promptes à sévir contre syndicalistes et autres organisations civiles. Pour la marche du 13 août, le MI n’a-t-il pas mobilisé d’imposantes forces de sécurité pour quadriller l’avenue Bourguiba et y empêcher la marche légale ? Il a fait, en l’occurrence, preuve de beaucoup de perspicacité.
Après ces douloureux événements, les Bizertins ont ouvert les yeux sur un phénomène bien inquiétant dont ils pensent que leur « terre » semble devenir le théâtre. Beaucoup sont convaincus que, au travers d’événements en apparence anodins, est en train de s’installer un combat acharné entre antagonismes idéologiques et religieux, le dernier ayant opposé tenants du wahhabisme sunnite saoudien pur et dur et chiisme iranien tout aussi maximaliste et peu tolérant. Outre les slogans martelés lors de l’opération de jeudi de « abattre les chiites », ces idées sont corroborées, si besoin est, par l’opération de Kairouan avec l’expulsion du groupe chiite soufi « Mihrab » et par les mouvements de protestation des chiites ibadites rigoristes de…Gabès.
Il est un autre sujet de profonde inquiétude : des insultes proférées à l’encontre d’un groupe de prieurs par un « repris de justice à Bizerte laisse craindre l’éclosion de germes insidieux de la division des Tunisiens et de l’éclatement, à Dieu ne plaise ! d’un affrontement entre Tunisiens. Nous en sommes tous avertis et appelés à anticiper les dangers et œuvrer de concert à épargner à notre pays les affres d’une guerre civile dont tout indique qu’elle frappe à nos portes.

M. BELLAKHAL
 

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