Tunisie : Bizerte, la ville qui ne sait plus où enterrer ses morts

La ville de Bizerte dispose de deux cimetières : El Aïn et Bannour, situés dans le quartier des Andalous « Hamdless ». Ces lieux du repos accueillent les défunts depuis plus d’un siècle.

Le cimetière Bannour est, assure-t-on, réservé aux familles bizertines de souche et généralement aisées (sic !) lesquelles, au fil du temps, l’ont partagé en concessions privées et inaliénables. Le cimetière El Aïn, de loin le plus étendu, est ouvert aux citoyens « moins nantis » et aux familles venues se greffer à une population en pleine expansion.
Les deux ultimes demeures en question se trouvent aujourd’hui surpeuplées, et n’offrent plus la moindre place pour le creusement d’une tombe. Si vous faites partie de la population favorisée des Bizertins de souche, il vous est loisible d’ouvrir une ancienne fosse pour y inhumer le défunt, mais si vous n’avez pas ce choix, il vous faudra rechercher, avec l’assistance souvent rétribuée du gardien du cimetière d’El Aïn, un espace enclavé et minuscule dans lequel la dépouille est souvent tassée.
Notons que les cimetières de Bizerte sont les plus inesthétiques et les plus inharmonieuses, les plus inhospitalières, si l’on ose dire. Aucun agencement, aucune structuration. C’est comme si, « de chrysanthème en chrysanthème », l’on ne cherche qu’à se débarrasser des corps, sans égard ni pour le présent ni pour le futur. Au cimetière d’El Aïn, les tombes sont tellement compactes, le terrain est si accidenté et dangereusement pentu que c’est miracle si le cortège funèbre parvient à accéder à la fosse d’inhumation sans accident, car aucune allée n’est apparente sur ce terrain accidenté, bosselé et raboteux.
Les herbes folles, vertes en hiver, sèches et jaunes en été, envahissent les lieux et souvent, pour des raisons obscures prennent feu, calcinant les pierres tombales. Des tombes sont éventrées, des sachets d’immondices emplissent chaque coin de ces lieux de repos éternel. C’est tout simplement un manque flagrant de respect envers les morts et il est difficile de manifester la moindre considération aux vivants si nos morts sont traités avec une telle légèreté.
En 2009, la mairie de Bizerte a bénéficié d’un don de près de 400 mille euros de l’AIMF (Association Internationale des Maires Francophones) en vue de réaliser un programme de restauration, de réaménagement, d’embellissement des cimetières musulmans, juif et chrétien de la ville. Hélas, si les travaux sur les deux derniers cimetières sont visibles, il n’en est pas de même des deux cimetières d’El Aïn et de Bennour, leur relief et configuration semblant s’opposer farouchement à toute velléité de restauration ou d’amélioration.
Cependant, conscientes de l’acuité du problème et de l’urgence d’y trouver remède, les autorités municipales s’étaient attelées depuis quatre années à aménager une nouvelle aire d’inhumation. Un terrain de quatre hectares a été acquis et aménagé à Bizerte-sud, derrière le mausolée aux martyrs. Depuis près de deux ans, annonce est faite de l’ouverture du nouveau cimetière, sans aucun résultat. Les rumeurs les plus fantaisistes circulent sur la nature du sol qui présenterait des propriétés salines favorisant la conservation des cadavres. Ces allégations sont démenties par un responsable municipal qui assure que des analyses du sol ont été effectuées et que l’inhumation en ces lieux ne pose pas problème. Alors, pourquoi le cimetière reste-t-il fermé ? Haussement d’épaules du responsable qui s’en va, laissant la question en suspens.
Le citoyen devra, hélas, rester encore à la merci de ces nouveaux marchands de la mort et subir la loi d’escrocs qui font de la détresse des gens un fonds de commerce lucratif quoique d’une malsaine morbidité. Il restera également dans un flou entretenu par une administration tatillonne et curieusement secrète.
Et fi de sa peine et de sa douleur !
L’administration a des raisons que la raison ne peut pénétrer.

M. BELLAKHAL