Le Tunisien et la fête du sacrifice : déviance sociétale

L’Aïd al Idh’ha ! Fête de l’offrande sacrificielle en signe de soumission totale à Allah, de la célébration dans la tradition prophétique.

Ce commandement impératif mais cependant optionnel, que nos docteurs ès culte ont su au fil des années imposer aux consciences tel un « devoir religieux », aidés en cela, il est vrai, par notre disposition quasi naturelle aux joyeuses agapes, aux bombances.
Depuis quelques années, je dois avouer que j’en suis revenu. Et me suis mis à regarder cet événement d’un œil volontiers critique. Je n’en discute pas l’essence, car, ce serait marcher sur des œufs et je me sens incapable de fournir les arguments péremptoires pouvant contrer les docteurs ès culte et leurs partisans.
Il est cependant bien loisible d’évoquer les dérives extrémistes et intégristes que nos coreligionnaires, dans leurs inébranlables certitudes, ont attribuées à cette tradition. Agissant sur les esprits peu rationnels, ils ont réussi à imposer la sacralisation irréversible de cette fête où les pulsions temporelles d’aujourd’hui semblent l’emporter sur les sentiments sacrés originels.
C’est que le caractère purement religieux, pourtant impérieux et tranchant, quoiqu’intériorisé, a pu être relégué dans le subconscient collectif pour faire place nette aux contingences purement matérielles et bassement terrestres. Et l’Aïd Al Idh’ha, d’une fête célébrant la rédemption des âmes, est devenu une nouvelle occasion qui vient s’ajouter aux nombreuses aubaines que nous nous sommes créées pour festoyer sans équivoque ni faux-fuyant.
Il fut un temps où le sacrifice du mouton, outre son côté religieux scellé et consenti, était l’occasion pour multiplier les aumônes et les cadeaux mais aussi de pourvoir aux temps probables de privation. On emmagasinait les provisions issues de la bête sacrifiée après les avoir salées et séchées. On y recourait en cas de besoin urgent.
Aujourd’hui, le sacrifice a perdu, sans aucun doute, de son essence religieuse. C’est à peine si quelques Tunisiens, dans une infinie piété, consacrent une partie de l’offrande aux pauvres et aux miséreux. C’est que paraît-il il n’en existe que fort peu ou plus commodément pas du tout. Après la frénésie d’acquisition du mouton et des attirails encombrants pour faire son sort à la bête, les rêves et fantasmes de moments privilégiés de plaisir gustatif partagé ont vite fait de se dissiper, laissant place à des obligations contraignantes. Se débarrasser des abats et autres parties de la carcasse.
Naguère, avec nos grands-parents tout était bon et utile dans le mouton. L’on ne jetait rien, sinon cela relèverait et du pêché et des comportements répréhensibles du gâchis et du gaspillage. Aujourd’hui, autre époque autres mœurs, l’on ne consomme que les parties désirables et appétissantes. Quid du reste ? Peau, tripes et boyaux, tête et pattes ou gras ? Sans état d’âme, sans vergogne, sans scrupule, sans pudeur on les confie aux…poubelles publiques, si tant est qu’elles existent. Sinon ? On les bascule sur le trottoir, sur la chaussée et fi de l’hygiène et de la salubrité publiques, fi du civisme, fi des bonnes manières, après moi le déluge…Voyez la photo ci-contre. Cela dispense de tout commentaire.
Beaucoup d’entre nous allons nous insurger contre cette pratique qui est en voie de s’ancrer dans nos habitudes. Nous allons nous révolter. Mais en toute sincérité, qui d’entre nous n’a pas, dans un geste désinvolte, balancé ses détritus au travers d’une voiture, à partir de son balcon, dans des endroits publics, biens du beylik.
Il semble qu’un comportement social vertueux doive commencer par soi-même.

M. BELLAKHAL
 

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