Bodrum, plage mortelle…comme celle de Gaza

« L’enfant naît chargé comme une bombe à fragmentation. Toute la crapulerie des générations précédentes il la transbahute dans ses bagages, autant de grenades dégoupillées. » (Bertrand Blier)

Sur la plage turque de Bodrum, l’innocence foudroyée par « la crapulerie des générations précédentes ». Emotion planétaire – comme si l’Occident venait de découvrir la révolution syrienne, quatre ans après que le peuple se soit soulevé et que quatre millions de Syriens aient fui leur pays! « Une tragédie » découvre le Président Hollande, ce jeudi ! Silence de mort des régimes arabes.
Aylan Kurdi, Syrien de trois ans, s’est noyé, ainsi que son frère aîné et sa mère, en fuyant la Syrie, ses tortionnaires qui émasculent les enfants qui ont osé écrire des graffitis contre le régime sur les murs, son redoutable chlore et ses barbares barils d’explosifs. Le Canada n’a pas voulu d’Aylan et des siens. Et voilà son petit corps recroquevillé, face contre le sable, tee-shirt rouge et short bleu, emblème poignant d’un monde inhumain et sans cœur.
«Emotion planétaire » relayée même par la publication en première page de la photographie d’Aylan sur le journal anglais The Sun…qui, la veille, écrivait à propos des réfugiés : «Il faut tous les virer à la mer» !
Qui a tué Aylan ?
Bush, Assad, Sykes, Picot, l’EI (Etat islamique), les multinationales du pétrole, Bernard-Henri Lévy, les mafias de passeurs?
Depuis mercredi, surfant sur la mort d’Aylan, les médias nous abreuvent des photos de la place Tienanmen à Pékin et de cet adolescent chinois courageusement planté devant un tank, de la petite Vietnamienne nue, brûlée par le napalm yankee, des prisonniers hagards des camps de la mort de l’ex-Yougoslavie et même des enfants aux ventres ballonnés du Biafra des années 1960.
Seuls manquent à l’appel les enfants palestiniens massacrés par Israël ! Le Président Hollande pensait-il à eux quand il évoque « ces victimes qui ne sont jamais photographiées » ?
Pour des centaines d’autres enfants en effet, on sait qui a commis le crime… même si on s’est arrangé pour éviter au maximum les journalistes et leurs images.
Politique constante d’Israël : pas de journalistes sauf BHL en chroniqueur « embedded » dans un char sioniste!
Le journal Le Monde se targue d’avoir publié « des photos d’enfants morts lors de l’attaque chimique d’un quartier de Damas par la soldatesque d’Al Assad en 2013 » (4 septembre 2015, première page). Certes, mais c’est The Guardian de Londres qui rapporte l’assassinat délibéré des quatre enfants Bakir sur la plage de Gaza lorsque l’Etat sioniste a décidé en 2014 de « tondre la pelouse » à nouveau dans ce territoire palestinien.
L’assassinat de quatre enfants palestiniens
Peter Beaumont, correspondant du quotidien londonien The Guardian en Israël, était à la terrasse de l’hôtel Al-Deira, refuge des journalistes couvrant la guerre à Gaza, ce funeste après-midi quand l’explosion se fit entendre : « Quand la fumée de l’explosion commença à se dissiper, on pouvait apercevoir quatre ombres en loques courir, des jambes gigotant furieusement le long du mur. Même à une distance de 200 mètres, il était évident que trois d’entre eux étaient des enfants. Sautant du mur du port, ils virèrent vers la plage, essayant de traverser la petite distance vers le havre de sécurité de l’hôtel Al-Deira. Ils firent des signes et crièrent en direction des journalistes alors qu’ils passaient devant quelques tentes colorées utilisées par les baigneurs en temps de paix. C’est là que le second obus a touché la plage, les artilleurs apparemment avaient ajusté leurs tirs de manière à atteindre les survivants qui s’enfuyaient. A l’explosion de l’obus, les journalistes qui étaient sur la terrasse crièrent : « Ce sont seulement des enfants !! ». En l’espace de quarante secondes, quatre enfants qui jouaient sur la plage à cache-cache parmi les cabanes des pêcheurs étaient tués ». (Lire Gideon Lévy, « Israël washed itself clean of Gaza’s dead beach », Haaretz, 15 juin 2015)
Ban Ki-moon, le Secrétaire Général des Nations Unies dit lui-même à propos de ce massacre : « Aucune cible militaire n’a pu être identifiée dans cette zone d’apparence paisible et aucune roquette n’avait été lancée en direction d’Israël à partir de là ». Donc, l’armée sioniste n’avait aucune raison de tirer….sauf si elle visait délibérément ces jeunes, avenir de la nation palestinienne. Comme le recommandait David Ben Gourion.
Jeudi 11 juin 2015, l’armée israélienne a annoncé abandonner toute poursuite dans l’enquête sur la mort de ces quatre enfants.
Circulez ! Il n’y a rien à voir !
Aucun militaire n’a été poursuivi pour ces quatre crimes… alors que les punitions pleuvent sur les soldats qui introduisent des sandwichs non-cacher dans les casernes ou les bases ou ceux qui apparaissent en uniforme dans une émission de télévision. Gideon Lévy (Haaretz, 15 juin 2015) n’est guère convaincu : « Israël qui a les moyens de préciser la couleur des sous-vêtements des personnes assassinées prétend que son armée n’a pas réalisé que les personnes sur la plage étaient des enfants ».
L’Occident n’a rien vu et n’a rien entendu: dame, sans photos comment voulez-vous qu’il s’émeuve ? Israël peut continuer à massacrer et son Premier Ministre parcourir la planète et se rendre mercredi prochain à Londres sans craindre le sort d’Omar El Bachir ; sort que veulent lui réserver cent mille Anglais qui demandent à leur gouvernement de l’arrêter pour crimes de guerre.

Dans le rapport publié par l’ONU intitulé « Le sort des enfants en temps de conflit armé » la section consacrée à Israël est la plus longue de toutes, plus longue que celles traitant de l’Irak ou du Yémen. Rien qu’à Gaza en 2014, on a compté 557 enfants assassinés de sang-froid par « l’armée la plus morale du monde ».
Assassinés sans photos! Ni vus, ni connus!
Plus de 1.500 enfants palestiniens ont été tués par l’occupant israélien, et plus de 6.000 autres ont été blessés depuis 2000, selon des statistiques révélées en avril 2014 par le ministre des Affaires sociales de l’Autorité Palestinienne, à l’occasion de la Journée de l’Enfant. Personne ne peut oublier le cas de Mohamed Al Durra, exécuté en direct le 30 septembre 2000 par des tirs israéliens devant les caméras de France 2. Contre toute logique, dix ans durant, des sionistes français ont essayé de disculper l’armée israélienne en accusant la télévision française de l’avoir chargée à tort par la voix du journaliste franco-israélien Charles Enderlin. La justice française a définitivement tranché en faveur de la télévision**. « Al-Durra est devenu un symbole parce son assassinat a été enregistré sur une vidéo. Des centaines d’enfants ont été tués en l’absence de caméras, c’est ce qui fait que personne ne s’occupe de leur sort… Il est certain que Tsahal a tué et tue encore des enfants » affirme un journaliste israélien. (Lire Ben White « Israeli apartheid. A beginner’s guide», Pluto Press, Londres, 2014, p. 97)
En outre, continue le rapport de l’ONU précité : « le nombre d’écoles endommagées ou détruites dans l’Etat de Palestine (au moins 543) est le chiffre le plus élevé enregistré pour toutes les situations de conflit en 2014 ». Plus qu’au Sri Lanka lors de la guerre civile !
Mais l’Occident ne saurait en tenir rigueur à Israël…qui n’est pas, voyons ! un Etat africain qu’on peut traîner devant la CPI ! Pierre Barbancey écrit dans l’Humanité du 16 juin 2015 (p. 3) : « Malgré cela, le Secrétaire Général de l’ONU, sensible aux pressions exercées par Israël (Netanyahou l’aurait appelé personnellement) et par les Etats Unis (Obama aurait fait intervenir son ambassadrice à l’ONU) ne trouve pas utile de placer Israël sur sa « liste de la honte »(« liste des parties qui recrutent ou utilisent des enfants, tuent ou mutilent des enfants… ou attaquent des écoles et/ou des hôpitaux… ».
Mais le peuple palestinien ne se laisse pas faire : la photo de ce soldat de l’armée sioniste empêché par des femmes d’arrêter un mineur dans le village de Nabi Salah en Cisjordanie montre sa résilience et son refus de l’Occupation.
Il n’est que temps pour l’Occident d’arrêter cette « compassion » à la Bush, à géométrie variable, de s’émouvoir et de pareillement protéger tous ceux qui sont persécutés afin de rendre aux plages de Bodrum ou de Gaza leur sérénité.
« Quand je parle d’avenir,
Ce n’est pas éventail d’utopies.
Je ne pense qu’à l’enfant qui me regarde en face » dit le poète espagnol Gabriel Celaya.

Mohamed Larbi Bouguerra

**Lire Charles Enderlin, « Un enfant est mort », Don Quichotte, éditeur, Paris, 2010.
 

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