Le lion et le migrant : visions du monde à deux vitesses

Les réseaux sociaux, mais pas seulement, sont en émoi, ces dernières semaines. La presse dans son immense majorité, de quelque obédience qu’elle soit, française et occidentale, n’en déplaise à mon ami François,

s’est mobilisée pour une bien noble cause : dénoncer le crime odieux perpétré par un dentiste yankee, apprenti chasseur, qui a « sportivement » descendu Cecil, le vieux et vénérable lion du Zimbabwe, à la belle crinière noire, respecté et aimé de tous.
La mort du terrible prédateur fait pleurer les hommes. Non, non, nous ne cherchons nullement à nous inscrire en faux contre ce comportement somme toute humain, ni à récuser cette extraordinaire expression de solidarité envers le félin, encore moins à excuser un quidam américain prompt, comme ses compatriotes, à manier des armes à feu, librement et légalement acquises. Nous voulons juste établir un parallèle avec un événement concomitant, en nature incomparable : la mort d’un homme (un Soudanais, comme de juste) qui tentait de regagner l’Angleterre, en traversant l’Eurotunnel.
Il est inquiétant, il est surtout effarant, de relever avec quel naturel les hommes ont fait leur choix. En quelques heures plus de 300 mille tweets évoquaient la mort de Cecil, le vieux lion du Zimbabwe. Une centaine de milliers tout au plus s’étaient intéressés à la mort du migrant soudanais. L’on assiste, actuellement, à un mouvement mondial d’un site de pétitions citoyennes, engagé dans la collecte de signatures pour « sauver ce qui reste de félidés dans les savanes africaines ».
Pour Cecil, les internautes ont vite rendu leur verdict. En quelques heures, le nom du « meurtrier » du vieux lion, son adresse personnelle, celle de son cabinet dentaire ont été livrés en pâture et désignés à la vindicte populaire. Traqué par les médias, menacé de mort, le médecin se terre et attend.
Quant au traitement que les médias, essentiellement britanniques, ont accepté d’accorder à la mort du migrant soudanais, il n’est que détaché, nonchalant voire indifférent. C’est que le migrant qui, lui, a quitté sa « savane » pour « investir » l’eldorado occidental, n’a ni visage, ni nom. On parle de lui sous le hashtag Calais ou Migrant et son tragique destin, s’il est évoqué, cherche à mettre en lumière des contingences bassement matérielles.
Au-delà de toutes ces initiatives et de toutes les manifestations personnelles de sympathie envers Cecil et d’indifférence envers un être humain, une question taraude tout esprit éclairé et lucide. La vie d’un animal est-elle devenue plus importante que celle d’un migrant soudanais, un être humain, en l’occurrence ?
Personne ne peut nier la vision d’un monde à deux vitesses qui exaspère et inquiète. Certains internautes, face à l’absurdité de la situation, préfèrent user d’humour…noir. Comme cet internaute qui s’interroge si, pour mobiliser l’opinion internationale, les enfants palestiniens ne devraient pas porter des crinières.

M. BELLAKHAL
 

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