Tunisie : mais où est donc le contrat social ?

Cela aurait pu se passer autrement. Mais non ! Cela s’est passé exactement comme beaucoup de mauvaises langues, comme on les a qualifiées dans le temps, ont prédit.

Le contrat social a été signé le 14 Janvier 2013. Quelqu’un s’en rappelle ? Allo, Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Non ?!!! Personne !!! Et pourtant. Mis sous les feux de la rampe pendant des mois avant sa signature et célébré en grande pompe avec son lot de conférence de presse, interviews et autres rencontres… et sa dose sine qua non de populisme, évident et nécessaire… et viens que je te serre la main, et viens que je t’embrasse, et viens que je te serre… évidemment sous le haut patronage du super « droit-de l’hommiste » Monsieur le président de la République Tunisienne. Allo, Il n’y a plus de signal, Y a –t-il un pilote dans l’avion ?
Depuis sa signature triumvirale entre le secrétaire général de l’UGTT, la Présidente de l’UTICA et l’ancien Chef du gouvernement, Hamadi Jebali, rien, absolument rien n’a été entrepris. Un ancien-nouveau camouflet pour les deux gouvernements successifs d’Ennahdha. Il faut dire que depuis, beaucoup d’eau a coulé sous le pont, un déluge… Assassinats par dizaines et scandales à la pelle. Un véritable opéra tragique à la Puccini.
Le contrat social était-il voué à l’échec d’emblée, ou était-ce l’effet des assassinats et autres événements qui ont secoué le pays ?
1. Objectif et contenu
Le contrat social devait garantir la paix sociale et rassembler tous les acteurs économiques autour d’un grand projet national. L’erreur, qui se répète toujours, en Tunisie, c’est qu’il était foncièrement un accord personnel entre les intéressées. Préparé, rédigé et signé par leurs soins, entourés de leurs experts, mais sans débat profond, conforté par une adhésion machinale Ô combien fragile, voire temporaire du citoyen ordinaire. Le pacte était -peut-être- bon, mais ne pouvait être durable que si la base y était réellement impliquée, au delà des seuls dirigeants, -inclus le président de la république- de leurs alliances ou de leurs querelles. Toujours est-il que dans la circonstance actuelle, ledit contrat est perçu comme une courroie de transmission populiste, sans plus et sans envergure. Du reste, et à lire le contenu dudit contrat, de douze page, on remarque d’emblée qu’il est infesté de généralités jusqu’à frôler « l’absolu-indéfini » du genre : « instituer un nouveau modèle de croissance » et « croissance globale » (p3), « développer une croissance basée sur le savoir et l’innovation » et « Amélioration du contexte des affaires » (p4), « briser l’isolement des régions intérieures » « encourager le travail indépendant » (p5), « créer une nouvelle configuration des relations de travail » (p7) etc… Voici quelques exemples. La liste est encore longue, mais le « rythme » est le même pour les 12 pages. Du déjà vu. Circulez, il n’y a rien à voir…Une dernière pour la route quand même à la page 5, je cite : « contrecarrer la spéculation et le commerce illégal et surtout la contrebande et le commerce parallèle. »
Deux mesures prévues restent quand même très importantes et salutaires, qu’on déplore la non réalisation : l’institution d’un système d’un fond d’assurance perte emploi, et d’un conseil national du dialogue social.
2. Le feuilleton des assassinats
C’était sans nul doute le début de la fin du contrat social. En effet l’assassinat de Chokri Belaid, le 06 Février 2013, a été un pavé dans la marre, une gifle révélatrice à l’UGTT que le gouvernement n’était pas fiable. L’UGTT balançait déjà depuis un certain temps ; Elle savait que quelque chose ne tournait pas rond et que le gouvernement Jebali allait trébucher un jour ou l’autre. L’affaire Belaid allait porter le coup de grâce. Après cette date, personne ne se rappelait plus du contrat social ni y prêtait encore de l’attention. Et quand il y a eu d’autres assassinats, le contrat était définitivement enterré.
3. Une promesse n’engage que ceux qui y croient
Confectionné à peu près exactement dans les mêmes conditions que le pacte social de 1977, ledit contrat n’est pour, l’UGTT, qu’un accord provisoire qui peut, oui ou non, durer dans le temps, selon les circonstances du moment. En effet, l’UGTT était et reste toujours très sensible aux circonstances jusqu’à en faire un outil de travail. En d’autres termes le contrat social ne durera que tant qu’il y a entente avec le gouvernement sans parler qu’il consolide l’UGTT et renforce personnellement M. Abassi.
4. Léthargie et « droit de l’hommiste »
Comme on l’a signalé un peu plus haut rien n’a été entrepris pour concrétiser les dispositions du contrat. Le super droit de l’hommiste, Moncef Marzouki aurait du être le premier à suivre de près l’avancement, si avancement il y a, ou à signaler la léthargie dans laquelle est tombé le contrat vu qu’il a reposé, à la base, toute son image et sa notoriété sur l’humanisme et l’humanitaire. L’avion sans pilote…
5. Le contrat social 1977-2013 : Chaban Delmas, Nouira, Ennaceur, Achour, Jebali, Belaid et les autres…
Le contrat social n’est pas une innovation. Originellement imaginé par le Premier ministre français Jacques Chaban Delmas, et appelé à l’époque pacte social. Repris par le ministre des Affaires sociales de l’époque Mohamed Ennaceur, qui l’a proposé à Hédi Nouira, séduit immédiatement par l’idée et le projet tout comme « le vieux lion » Feu Habib Achour, secrétaire général de l’UGTT. Il est signé le 19 Janvier 1977 (curieusement toujours en janvier sic). Il n’a pas pu tenir plus de 09 mois avec l’affaire Sogitex de Ksar Hellal en octobre 1977 qui a conduit, à son tour lentement mais sûrement, aux terribles affrontements tragiques du 26 Janvier 1978… Le pacte social de l’époque a échoué malgré que le Président Bourguiba a mis tout son poids pour qu’il réussisse…
Pour le contrat social de 2013, les événements qui ont achevé le pacte de 77 se sont projetés sur ceux de 2013 par l’assassinat de Chokri Belaid. En outre, le contrat a donné beaucoup d’importance et de légitimité à l’UGTT et à l’UTICA et surtout il les rapprochait dans une union menaçante pour un gouvernement et une présidence qui voyaient beaucoup de dangers à ce que les organisations nationales d’utilité publique puissent leur tenir tête et leur adresser des ultimatums. Comme l’a écrit Abdelhawab El Meddeb en 1978 : « un processus politique échappait à l’autorité du moment. Allant crescendo, il fallait en briser l’élan. »
On connaît la suite…

Anis Somai

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