Tunisie : l’heure de vérité pour Ennahdha ?

Jean-Pierre Filiu est devenu l’un des meilleurs connaisseurs français du monde arabe. Docteur en histoire, il est spécialiste du monde arabo-musulman et travaille actuellement sur les Révolutions arabes.

Il était dimanche l’invité d’El Qotb où il a animé à Nabeul un débat intitulé « la Palestine au cœur des Révolutions arabes ». M. Filiu a précisé que l’un des principaux points communs de ces Révolutions, c’est qu’elles sont portées par la jeunesse. Une génération de jeunes femmes et de jeunes hommes arabes qui n’ont jamais été aussi nombreux dans leur classe d’âge. Lorsque ces mouvements se déclenchent, c’est pour en finir avec le régime en place. Une fois que le but est atteint, la chute du dictateur, l’exigence de justice continue à se déployer. Au lendemain des renversements des présidents Ben Ali et Moubarak, de nombreux commentateurs ont affirmé que ces processus révolutionnaires reléguaient la question palestinienne au second plan. Rien ne saurait être plus erroné, car la Palestine demeure au cœur du soulèvement démocratique du monde arabe. La question de la Palestine reste un référent légitimant et structurant l’action politique dans le monde arabe. Elle a été instrumentalisée par les régimes arabes pour masquer leurs impasses socioéconomiques et elle continue d’être préemptée par le champ religieux au détriment de la réelle solidarité pour la construction nationale étatique du peuple palestinien. Mais aujourd’hui, les revendications d’émancipations démocratiques en Tunisie, en Egypte, et plus loin, mettent bien plus en avant la solidarité en réseau de la jeunesse arabe révoltée, transcendant par là, les captations traditionnelles des états arabes qui ont conduit au fractionnement de la Résistance palestinienne.
Dans le bouleversement géopolitique qui accompagne le mouvement de révolte et de revendication démocratique dans le monde arabe, les Palestiniens pourront-ils être, de nouveau, acteurs de leur histoire. Abordant le problème de islamisme en Tunisie, M. Filiu a expliqué que les partis islamistes se trouvent désormais dans une scène politique ouverte : ils vont devoir inéluctablement faire l’apprentissage de la pluralité ». Les islamistes vont devoir faire des compromis. Ils seront sans doute contraints de faire leurs preuves, voire de donner des gages. Selon son analyse, Ennahdha se trouve confronté à deux équations : une équation sociale avec des attentes fortes de la population, face auxquelles son programme est d’une indigence rare. D’où la confrontation avec l’UGTT qui n’est pas tournée à l’avantage d’Ennahdha. Et l’équation des salafistes qui veulent imposer leur vision sur la constitution. Pour Ennahdha, c’est l’heure de vérité, il ne devrait plus maintenir aucune ambigüité sur les ennemis de la démocratie.
La Gauche tunisienne doit reconquérir le terrain politique. Il est important, voire indispensable, que la gauche soit unie dans sa forme politique malgré sa diversité. Il s’agit là d’une condition nécessaire pour créer une image claire chez la population. Tel est l’avis du Riadh Ben Fadhel coordinateur du parti Al-Qotb ou Pôle démocratique et progressiste, qui a souligné la nécessité d’éviter l’émiettement, de tirer des leçons des élections du 23 octobre 2011 ayant conduit à l’échec de la gauche et d’être, surtout, à la hauteur des attentes du peuple dans toutes les régions.
M. Ben Fadhel a estimé que l’espoir est encore permis. Il faut, cependant, que les démocrates essaient, à leur tour, de tirer leur force des faiblesses des partis au pouvoir et de leur incapacité à gérer les affaires de l’Etat.

M.Y
Crédit photo : Rached Berrazegua

 

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