Tunisie : la Troïka est une alliance contre nature, estime Emna Menif

Emna_Mnif.jpgEmna Menif, indépendante, professeur de médecine, figure de proue du syndicat des médecins hospitalo-universitaires et chef de service de radiologie à l’hôpital Rabta incarne bien les valeurs de cette nouvelle génération affranchie par la Révolution.

Présidente de Koulna Tounes, Mme. Mnif a bien voulu nous parler de cette mouvance politique que vit la Tunisie, du rendement de la Troïka, de l’opposition et son rendement et des prochaines élections de mars 2013 ainsi que de ses ambitions.
Investir En Tunisie : Tout d’abord comment explique-t-on votre retrait de la scène politique ?
Mme. Mnif : Je ne me suis pas retirée de la scène politique. Je ne me sens pas, en revanche, concernée par une course de positionnement, politicienne ou électoraliste. Je suis une femme de terrain et je pense que les réponses à apporter doivent être pratiques et concrètes et ne pas se limiter à des slogans qui ne sont pas sous-tendus par une vision claire d’un modèle de développement économique et social en rupture avec des choix qui ont fait la preuve de leur échec et de leurs limites mais aussi par la volonté d’une authentique Révolution culturelle pour construire un nouveau modèle de société. Au sein de notre association, nous essayons de mettre en pratique un programme culturel et éducatif et des actions économiques et sociales en accord avec notre référentiel sociétal, qui intègre notre identité culturelle, civilisationnelle, historique et universelle, et notre vision économique qui promeut une économie plurielle avec une part non négligeable pour l’économie solidaire et sociale.
Pensez-vous que Kolna Tounes a un rôle à jouer dans cette mouvance sociale culturelle et politique ?
Incontestablement. Le propre de la société civile est d’avoir une écoute plus facile de la part des populations ; la relation de confiance est plus facile à établir parce qu’elle est désintéressée. Par ailleurs, nous avons fait le choix de rester à égale distance des partis démocratiques, d’une part, car nous considérons que notre mission est au service des valeurs démocratiques et citoyennes et non pas comme porte voix d’une partie au détriment d’une autre. D’autre part, car nous considérons que la société civile doit rester une force de proposition indépendante et une force de pression, y compris sur les « alliés » démocrates, lorsque leur message manque de clarté ou que leurs actions manquent de pertinence.
Que vous inspirent les déclarations contradictoires des dirigeants de la coalition gouvernementale à propos de la finalisation de la Constitution ?
Elles ne me surprennent pas. Elles sont le reflet de l’absence de cohésion de cette coalition bâtie sur un partage de pouvoir et non pas sur un calendrier, des valeurs et un projet communs. Les intérêts et les agendas divergent et cela retentit inévitablement sur le rendement et les positions aussi bien des trois présidences que le gouvernement et l’Assemblée nationale constituante. Chacun y va de sa surenchère. En somme, depuis le 24 octobre 2011, l’impression qui se dégage est que la classe politique est en campagne électorale sans programme ni projet autre qu’une lutte acharnée pour le pouvoir.
Ne craignez-vous pas un report des prochaines élections à l’automne 2013 ?
Il ne s’agit pas d’une crainte mais d’une quasi certitude que les élections ne se dérouleront pas de sitôt. Je ne voudrai pas rentrer dans la polémique de la fin de la légitimité au 23 octobre 2012. Pour moi, c’est surtout un discrédit moral qui touche une classe politique moralement et politiquement engagée à achever la rédaction de la constitution dans un délai d’une année. Il reste que maintenant se pose l’absolue nécessité d’arriver à un consensus sur un calendrier clair, sans surenchères et sans concessions sur des principes fondamentaux dans la nouvelle constitution, autant sur la question des Droits et Libertés, que du régime politique et notamment l’organisation des « pouvoirs » régionaux et locaux.
Est-ce que Nidaa Tounes pourrait constituer une alternative à la Troïka ?
Pour être une alternative à la troïka, il faut redonner un sens à l’action politique pour rétablir une confiance rompue avec la classe politique et offrir des perspectives au peuple en perte d’espoir. Pour cela, il faut se définir par rapport à sa propre identité, tracer ses lignes, ses limites et sa voie et, encore une fois, offrir une vision aux contours nets d’un modèle de développement à même d’apporter une réponse aux attentes de franges entières de notre peuple de plus en plus exsangues, en difficulté, en perte d’horizons. Il est vrai que nous ne sommes pas en période électorale, il n’en demeure pas moins qu’aucune force politique ne peut constituer une alternative si elle n’est pas en mesure d’incarner, par ses propositions, l’espérance. Être une alternative à la troïka n’est pas seulement être contre la troïka, ce d’autant que l’écrasante majorité de notre peuple a des priorités vitales jusque là ignorées. Le paysage politique est en cours de recomposition, il est trop tôt, à mon sens, de parier sur une quelconque formation.
Ne pensez-vous pas que l’opposition n’est pas en train de bouger et de toucher plus la population ?
L’opposition est assujettie à de nombreux enjeux, ceux de sa structuration et de la recomposition des familles politiques et ceux des élections à venir, avec l’incertitude sur leur nature et les tractations qu’elles suscitent déjà, peut être bien avant l’heure. Cependant, il est contre productif d’accabler l’opposition. La situation de désert politique cultivée pendant des décennies rend le travail de proximité difficile et le déploiement des partis politiques compliqué. Mais les mauvais indicateurs économiques, les mouvements sociaux, l’instabilité sécuritaire, ne trouvent pas tous leur origine dans cet éparpillement politique…Ils sont l’expression de l’incompétence de ce gouvernement, la prééminence du parti majoritaire qui arrive à étendre son hégémonie, sa complicité avec les groupes extrémistes, l’incapacité de l’Assemblée nationale constituante à jouer son rôle de contrôle sur l’exécutif… Mais en amont, ils sont le résultat d’une alliance contre nature qui a trouvé sa seule justification dans des considérations partisanes et l’attrait du pouvoir.
L’esprit de concorde appelle le compromis de part et d’autre. Etes-vous pour un gouvernement regroupant toutes les tendances politiques ?
Il est trop tard pour cette option. À chaque partie d’assumer ses responsabilités et d’en répondre devant le peuple qui jugera et décidera en toute souveraineté. Le consensus doit se faire sur le calendrier de cette transition qui doit prendre fin dans les délais les plus courts possibles et sur l’adoption de la constitution, sans concession sur des principes fondamentaux et sans perdre de vue les objectifs de la révolution.
On vous prête des ambitions nationales? Seriez-vous candidate à un poste ministériel ?
On est libre de me prêter les ambitions que l’on veut. Pour ma part, le poste ministériel n’est pas une finalité en soi.

M.Y
 

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