Tunisie : 418 dinars par mois: Le coût de chômage supporté par le jeune diplômé tunisien

chomage.jpgEh oui ! Le coût de chômage pour un jeune diplômé tunisien s’élève à 418 dinars par mois ! C’est même supérieur au SMIG. Ce résultat a été fourni par une étude présentée et élaborée par Mahmoud Sami Nabi et Mongi Boughzala, à l’occasion des journées de l’entreprise 2009, tenu les 11 et 12 décembre 2009 au port El Kantaoui à Sousse.

Intitulée « Chiffrer le coût social du chômage en Tunisie ? », cette étude démontre que le coût social du chômage est aussi important que son coût financier.
Elle a pour objectif d’analyser l’importance du coût social du chômage en le comparant au coût financier et d’essayer de mesurer la désutilité causée par le chômage.
Audinet Tunisie publie pour vous l’intégralité de l’étude du coût social du chômage, qui a attiré particulièrement notre attention pour son caractère actuel, surtout en cette période d’après-crise, si on peut le supposer.

Pourquoi chiffrer le coût social du chômage ?
De prime abord, nous n’avons pas besoin d’études quantitatives pour nous rendre compte du coût social engendré par le chômage aux niveaux individuel et collectif. Cependant, des études sont nécessaires pour mesurer le coût social du chômage ? De quel ordre est-il ? Depuis 1977, M. Feldstein a souligné que cette quantification permettrait au décideur de déterminer si les bénéfices de la réduction du chômage l’emportent sur les coûts des politiques mises en œuvre pour atteindre cet objectif. En d’autres termes, le chiffrage du coût social est utile pour mener une analyse coûts-bénéfices de toute politique de lutte contre le chômage. Une telle politique est alors qualifiée d’efficace lorsque ses bénéfices dépassent ses coûts.
S’il est relativement facile de calculer les coûts représentés par l’ensemble des dépenses publiques relatives à une politique de lutte contre le chômage, qu’elle soit passive ou active, il en est autrement du coût total du chômage qui englobe aussi bien le coût financier que le coût social.
Le coût financier du chômage est la partie visible et bien comptabilisée du coût total ; il inclut le manque à gagner en termes de revenu national, de recettes fiscales et de cotisations sociales à l’échelle macroéconomique) et de revenu pour le chômeur (à l’échelle microéconomique) et d’autres coûts supportés par le budget de l’Etat.
Quant au coût social du chômage il est multidimensionnel et intègre en réalité plusieurs composantes dont la typologie fera l’objet de la section suivante.

Typologie des coûts sociaux du chômage
Pour analyser les coûts sociaux du chômage, il est primordial de passer de la perspective agrégée (macro) à la perspective désagrégée ou individuelle (micro). En effet, le coût social (non financier) du chômage dépend de la catégorie sociale concernée. Ce coût dépend naturellement de facteurs individuels comme l’âge, le statut matrimonial, le niveau des relations sociales, le niveau de vie de la famille, la qualification, la durée du chômage, etc. Cet argument a été avancé par Martin Feldstein pour justifier la pertinence de chiffrer le coût social du chômage selon la perspective individuelle avant la perspective agrégée. Le coût social du chômage présente plusieurs aspects que nous allons présenter successivement.

Effets négatifs du chômage sur le bien-être individuel
Plusieurs travaux ont montré que le chômage affecte négativement le bien-être d’un individu à travers un ensemble d’effets psychologiques (désespoir, perte de confiance en soi, perte de l’estime de soi, incertitude concernant l’avenir).
A titre d’exemple, Goldsmith et al. (1997) trouvent, en exploitant l’enquête nationale des jeunes (NLSY) aux Etats-Unis, que le chômage affecte la confiance en soi et accentue le sentiment d’exclusion et d’incapacité chez les jeunes. Ces effets psychologiques sont persistants et ne tardent pas à générer des problèmes de santé (pouvant mener à la dépression) ainsi que des problèmes familiaux et sociaux. En Grande Bretagne, par exemple, l’enquête “Labour Force Surveys” de février- septembre 2008 a révélé que le taux de personnes dépressives ou souffrant de problèmes nerveux est environ quatre fois plus élevé chez les chômeurs relativement aux travailleurs.

Effets négatifs du chômage sur le bien-être collectif
L’effet négatif du chômage ne s’arrête pas au niveau individuel mais se propage à l’entourage (famille, amis, voisins) et à l’ensemble de la société. Certaines études ont montré que l’augmentation du taux de chômage d’un point de pourcentage génère un effet négatif sur le bien être de la société équivalent à celui d’une augmentation d’un point de pourcentage de l’inflation. Plusieurs explications de cette relation sont possibles.
L’augmentation du chômage peut être pressentie comme un risque pour un employé de se trouver au chômage dans l’avenir. L’effet négatif de cette insécurité sur les travailleurs a été mis en évidence par Bell et Blanchflower (2009) en Grande Bretagne. Une autre explication se base sur la corrélation positive observée entre les niveaux de chômage et de criminalité. Thornberry et Christensen (1984), identifient un cercle vicieux crime-chômage. En effet, ils ont observé que la participation à un crime réduit la probabilité que son auteur puisse trouver un emploi et augmente, par conséquent, l’incitation à participer à de nouveaux crimes. Fougere et al (2006) trouvent que l’augmentation du chômage des jeunes en France a causé une augmentation du nombre de cambriolages, des vols et du trafic des drogues.

Effets négatifs du chômage sur le niveau des compétences
La persistance du chômage diminue le niveau général des compétences des demandeurs d’emploi et par conséquent leur rendement moyen, ce qui est de nature à décourager l’emploi. Il s’agit donc d’un autre cercle vicieux chômage – perte de capital humain.

Quantification du coût social du chômage
Le développent récent de l’économie du bonheur s’est accompagné par un accroissement des études qualitatives essayant de quantifier le coût social du chômage.
L’approche commune adoptée consiste à mesurer la perte de bien-être due au chômage par le revenu nécessaire pour compenser le perdant. Ceci est réalisé en exploitant des données qualitatives émanant des enquêtes nationales sur le bien être social. Une des plus précieuses informations issues de ces enquêtes étant le niveau de satisfaction. A titre d’exemple, une des questions posées dans les sondages Eurobaromètre de la Commission Européenne est la suivante : « Dans l’ensemble, estimez-vous très satisfait, assez satisfait, pas tellement satisfait, pas du tout satisfait de la vie que vous menez ?»

Le coût social du chômage dans certains pays développés
Utilisant les données de l’enquête nationale HILDA (Household Income and Labour
Dynamics Survey of Australia), Caroll (2005) a chiffré le coût social du chômage en Australie à environ 3200 USD par mois pour les hommes et 6566 USD par mois pour les femmes. Pour l’Allemagne, Clark et al. (2001), en utilisant les données de l’enquête Socio-économique, ont estimé ce coût à 7996 USD par mois pour les hommes et 1963 USD par mois les femmes.
Aux Etats-Unis, le coût social individuel du chômage est plus élevé. Il a été estimé par
Blanchflower et Oswald (2004) à 10773 USD par mois pour les hommes et 7448 USD par mois pour les femmes.

Le coût social du chômage en Tunisie
Malgré l’intérêt du thème, il n’existe à notre connaissance aucune étude ayant essayé de quantifier le coût social du chômage en Tunisie. La contrainte que nous avons rencontrée est l’absence de données qualitatives portant sur le bien-être des ménages tunisiens. Nous avons alors été amené à élaborer notre propre questionnaire.
Il fallait par la suite cibler un échantillon d’individus ayant vécu les situations de chômage et d’emploi. Nous avons choisi de nous intéresser aux jeunes diplômés bénéficiant d’un stage d’initiation à la vie professionnelle (SIVP). Le SIVP est l’un des instruments de la politique active du gouvernement tunisien destinés à stimuler l’insertion professionnelle des jeunes diplômés. Sur le plan économétrique, considérer cette catégorie d’individus a l’avantage de nous fournir un échantillon homogène. Ceci est d’autant plus important que la taille de ce dernier est relativement faible. Avant de présenter les résultats de l’estimation économétrique, il est utile de décrire brièvement notre échantillon.
Toutes les 202 personnes interrogées sont célibataires. Leur âge moyen est de 26,6 ans. Ils ont passé en moyenne 12,9 mois sans emploi après l’obtention de leur diplôme universitaire.
La période minimale étant un mois et la période maximale est de 72 mois. Le salaire moyen dans le cadre du SIVP est de 454,6 dinars et l’étendue varie entre 150 dinars et 1200 dinars. Le niveau des dépenses des individus avant de travailler varie entre 10 dinars et 600 dinars et la moyenne est de l’ordre de 140,8 dinars. L’état de santé moyen de l’échantillon est presque parfait (il est égale à 1,2 sur une échelle graduée, où 1 correspond à un état de santé parfait et 4 désignant un état de santé fragile). Quant au niveau de satisfaction des individus de leur situation dans l’ensemble (en considérant les aspects d’ordre familial, moral, social, financier, etc.) il est passé d’une moyenne de 3,6/10 en situation de chômage à 6,6/10 en situation de SIVP.
La méthodologie que nous avons utilisée pour estimer le coût social individuel du chômage des jeunes diplômés est celle qui correspond à l’état de l’art dans la littérature économique actuelle. Nos calculs montrent que le coût social s’élève à 418,46 dinars par mois, l’équivalent de 92% du salaire moyen reçu dans le cadre du contrat SIVP. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, un jeune diplômé en situation de chômage devra recevoir une compensation mensuelle de 418,6 dinars, en plus du manque à gagner en terme de salaire (454,6 dinars par mois en moyenne), pour avoir un niveau de satisfaction équivalent à celui qui bénéficie du SIVP. L’ordre de grandeur du coût social individuel que nous avons identifié est cohérent avec les résultats trouvés par des études similaires. Par exemple, Knabe et Ratzel (2007) ont trouvé pour l’Allemagne que ce coût varie entre 120% et 75% du salaire (selon que l’on intègre ou pas l’effet du revenu permanent sur le niveau de la satisfaction).
Nous avons déjà énoncé que le passage d’une situation de chômage à une situation de SIVP augmente le niveau de satisfaction de trois points en moyenne sur une échelle de dix (de 3,6 à 6,6). Ce qui est intéressant est que parmi ces trois points gagnés, il y en a deux points qui proviennent de l’atténuation/disparition du coût social du chômage. Notre résultat semble cohérent avec celui de Headey et Wooden (2004) qui ont trouvé dans le cas de l’Australie, que la sortie du chômage fait gagner 3,9 points sur une échelle de satisfaction de 10 points.

D’autres résultats méritent d’être présentés.
Le niveau de satisfaction diminue avec le nombre de mois de chômage passés après l’obtention du diplôme et augmente avec le niveau des relations sociales. Malgré l’étroitesse de l’échantillon et la possibilité d’aboutir à un chiffrage différent du notre avec un autre échantillon plus large, le résultat de l’étude peut être exploité pour tirer des recommandations de politiques économiques.

Coût social du chômage et prime à l’investissement générateur d’emplois
D’abord rappelons qu’en la Tunisie le taux du chômage demeure élevé (il est estimé à 14,2% en 2007 selon l’Institut National de la Statistique). Ce taux passe à 30,7% chez les jeunes entre 15 et 24 ans. Il est encore plus élevé chez les jeunes diplômés universitaires.
Afin de lutter contre ce chômage, l’Etat a mis en place une politique active de l’emploi avec des dépenses de l’ordre du 1,5% du PIB. Ce niveau est élevé si on le compare au niveau moyen des pays de l’OCDE qui est de l’ordre de 0,75% du PIB selon Auer et al. (2005).
Cette politique a été développée dans plusieurs directions: les services de placement ; les subventions aux coûts de la main-d’œuvre (salaires et/ou cotisations sociales); les programmes de formation; et les programmes générateurs d’emplois tels que le financement de petits projets. Néanmoins, les résultats obtenus, quoique très partiels, suggèrent qu’il faut renforcer cette politique tout en augmentant son efficacité.
A côté de tous ces programmes il est aussi important de stimuler l’investissement privé gisement important de nouveaux emplois. Les entreprises s’accordent sur le fait que la refonte du code de l’investissement en 1993, qui a aboutit au « code unique », a stimulé l’investissement. Cependant ce code ne contient pas d’incitations explicites à la création d’emplois. Cela justifie-t-il qu’il faut systématiquement subventionner tout investissement créateur d’emplois ?
La réponse à cette question ne semble pas évidente. Cependant, nous pouvons y apporter quelques éléments de réponses en revenant au cadre logique présenté au départ. En effet, lorsqu’on définit l’efficacité de la politique active de l’emploi par référence à une analyse
coûts- bénéfices, le raisonnement devient plus clair.
Pour cela prenons l’exemple d’une entreprise qui envisage de réaliser un investissement générateur d’un emploi pour un jeune diplômé (à titre d’exemple) jusque là en situation de chômage. L’Etat a-t-il intérêt à accorder à cette entreprise une prime à la création de cet emploi ? Quel est le montant de la prime ?
Faut-il conditionner l’octroi de cette prime par la durée du contrat du travail pour l’emploi crée ? Nous nous intéressons ici aux deux premières questions.
Pour éviter de supporter le coût financier de la prime, l’Etat peut la fixer à un niveau qui garantit son financement par les bénéfices du nouveau poste crée. Ces derniers sont la somme du bénéfice financier (augmentation du revenu national, augmentation des recettes fiscales) et du bénéfice non financier qui correspond à la baisse du coût social du chômage.
Si on approche l’augmentation du revenu national issu du poste crée par la productivité marginale du travail, on trouve qu’elle avoisine les 300 dinars par mois. A ce bénéfice, s’ajoute la réduction des dépenses publiques du fait de la réduction du chômage. En effet, rappelons que d’après notre étude, le coût total du chômage de notre jeune diplômé est en moyenne de l’ordre de 873 dinars par mois (coût social de 418 dinars par mois + coût financier de 454,6 dinars par mois). Ce coût peut se manifester, sous forme de problèmes de santé, de problèmes familiaux, de crimes, etc. En supposant que ce coût individuel du chômage est supporté effectivement par l’Etat (sous formes de dépenses liés aux services de Santé, Police, Justice). Il en découle que le poste crée génère pour l’Etat un bénéfice financier (hors recettes fiscales et cotisations sociales) de l’ordre de 1173 dinars (300 + 873) par mois. Ce petit exercice de simulation montre que l’Etat pourrait fixer le niveau de la prime annuelle à la création de l’emploi à environ 14000 dinars. Cette prime est à réviser à la baisse si on suppose que l’Etat ne supporte que partiellement le coût social du chômage.
Ainsi, au seuil de 10%, la prime se situe au niveau de 4644 dinars annuellement.
La part du coût social effectivement supporté par l’Etat sous formes de dépenses liées aux services publiques (santé, police, justice, etc.) doit faire l’objet d’études approfondies.

 

Cette étude révèle que le coût social du chômage est aussi important que son coût financier. Ce résultat a été déjà trouvé par des études réalisées en Allemagne, en Australie, aux Etats-Unis et dans d’autres pays. Cette étude a présenté un essai de quantification de ce coût pour une catégorie particulière des ménages tunisiens ; les jeunes diplômés bénéficiant d’un des instruments de la politique active du gouvernement tunisien le Stage d’Initiation à la Vie Professionnelle (SIVP). Ce choix, à l’origine imposé par l’absence de données nationales sur le bien être des ménages, s’avère pertinent étant donnée l’importance du chômage chez les diplômés universitaires en Tunisie.
Les estimations proposées montrent que le coût social du chômage supporté par un jeune diplômé est de l’ordre de 418 dinars par mois.

 

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